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Être professeur aujourd’hui

Être professeur aujourd’hui

 

Fondamentalement, qu’est-ce qu’un professeur ? C’est une personne qui a pour mission d’orienter ses élèves dans un processus de découverte et d’apprentissage, c’est un guide. Pour prendre le contre-pied de cette affirmation, imaginons un élève qui voudrait apprendre sans professeur. S’il fait preuve d’intelligence et procède avec méthode, il peut tout à fait progresser. Mais un professeur lui évitera des tâtonnements dans des directions fausses ou inutiles et lui fera gagner un temps précieux en le guidant. Dans un laps de temps donné, un élève accompagné atteindra donc un niveau de compétences plus élevé que s’il avait été livré à lui-même. Et s’il est un guide, l’utilité du professeur est donc essentiellement de faire gagner du temps à ses élèves, comme un GPS nous fait gagner du temps dans nos trajets en nous indiquant le chemin le plus court pour arriver au but !

Pour être un bon guide, pour bien enseigner une discipline, il faut évidemment des compétences relationnelles et pédagogiques, la communication doit être facile avec ses élèves. Mais il faut aussi la plus grande maîtrise possible de la discipline enseignée. Le professeur doit « voir plus loin » que son élève, avoir une ou plusieurs longueurs d’avance sur lui. Laissons la circulation routière et prenons la métaphore du voilier, qui illustre parfaitement cette problématique : pour tenir un cap avec précision, malgré les nombreux changements de bord que les vents du présent imposent toujours, il faut savoir où se trouve l’arrivée. C’est d’autant plus important lorsque le but est éloigné, et c’est bien le cas pour l’enseignement musical, car une petite erreur d’angulation au départ engendre une erreur d’autant plus importante que la route est longue, tant qu’elle n’est pas corrigée. Et donc en fin de compte un détour, c’est-à-dire une perte de temps.

L’enseignement pyramidal

À côté de ceci, rappelons que depuis Les Lumières (en tout cas) l’enseignement tend à être organisé de manière pyramidale, avec beaucoup d’enseignants d’un certain niveau qui s’occupent des débutants, et moins d’enseignants, d’un niveau a priori supérieur aux précédents, qui s’occupent d’élèves plus avancés. Cette organisation semble rejoindre la recherche d’efficacité exposée précédemment, mais s’y oppose en réalité. Car, comme le but à viser pour ceux qui s’occupent des débutants est déjà une maîtrise totale de la discipline, il faudrait que chaque enseignant ait lui-même atteint ce but et donc que la pyramide n’existe pas.

Pour résoudre ce problème, des liens verticaux entre les membres de la pyramide ont été créés. L’idée, que l’on retrouve partout dans l’organisation de notre société, est que si une personne d’un très haut niveau de compétences transmet ses connaissances, rédige par exemple une méthode, cet élément, cette méthode, pourra servir de base de travail pour d’autres personnes, « voyant moins loin » que la première. Ces personnes pourront ensuite grâce à cette méthode guider des débutants dans le bon sens, en allant droit vers le but, alors qu’ils n’auraient peut-être pas pu par eux-mêmes trouver le cap précis à tenir.

La révolution internet

Mais cette belle organisation pyramidale, qui a plutôt bien fonctionné durant des générations avec ses transmissions horizontales et verticales, est aujourd’hui ébranlée par un changement profond de notre monde : l’ère numérique. Hier, un élève lambda suivait volontiers la direction qu’un enseignant lui indiquait à court terme, dans une confiance aveugle, car l’enseignant était le seul détenteur du savoir. Aujourd’hui, dans un monde qui théoriquement met tout à disposition de tous, l’élève veut voir et comprendre l’objectif et ne se fie plus, sans explication, au commandant qui ordonnerait de virer à bâbord, si ceci lui semble contraire à la direction à prendre pour atteindre l’objectif que lui-même perçoit. Or, nous savons tous que le chemin de l’élévation d’un niveau de compétences est tortueux, un peu comme ces routes à virages que l’on connaît dans nos montagnes. Une relation de confiance est donc essentielle pour que l’élève (littéralement : la personne à élever, à faire monter) accepte de suivre des consignes qui peuvent parfois sembler aller à contresens des consignes précédentes. Car si ces consignes lui donnent l’impression momentanée de faire du surplace voire de reculer, il est normal qu’il ne les accepte pas spontanément : ne pas avancer serait contre-productif et le professeur ne remplirait plus son rôle de guide faisant gagner du temps !

Tout comme l’écriture puis l’imprimerie ont révolutionné les sociétés, l’accès instantané à toutes les informations par tous, rendu aujourd’hui possible par la numérisation des données et leur transmission dématérialisée, est une révolution profonde que nous sommes en train de vivre et dont nous ne pouvons assurément pas encore percevoir toutes les conséquences. On peut cependant constater que l’une d’elles est la modification de la relation professeur – élève. Et ce n’est pas parce qu’il n’y aurait plus aujourd’hui d’un côté celui qui voit et qui sait tout et de l’autre celui qui n’a pas d’autre option que de puiser à cette source-ci et d’apprendre aveuglément que l’enseignant n’aurait plus sa raison d’être. Oui, la pyramide est en train de se faire aplatir, mais ce n’est peut-être pas si mal ! Car si toutes les voies sont alors accessibles à tous, la quantité d’informations offertes crée de véritables dédales dans lesquels il est encore plus important d’être guidé. Et donc ces nouveautés nous renvoient au rôle premier et fondamental de l’enseignant : être un guide.

Confiance, formation continue et autorité

En toute franchise, affirmer aujourd’hui que l’ère numérique va nous ramener à l’essence de notre travail est plus de l’ordre de l’intuition que de la démonstration vérifiée. De toute manière, nous n’avons le recul nécessaire pour faire une analyse des bénéfices et des pertes de cette révolution. Mais il serait absurde de vouloir attendre d’avoir ce recul pour s’adapter à ces changements, qui ont lieu maintenant. Tout l’enjeu est donc pour nous de réinventer une pédagogie adaptée à des enfants ou des adolescents, à qui l’on ne peut pas demander d’être déjà des adultes, mais à qui l’on ne peut plus s’adresser en ne donnant que des consignes de changements de bord immédiats, en omettant de parler simultanément des raisons et du but visé. Car la confiance nécessaire de l’élève dans son professeur n’est plus un acquis préétabli et définitif, mais doit être entretenue et soignée en permanence.

Et si cette confiance est possible, si chaque professeur peut la nourrir avec ses élèves, ce n’est évidemment pas parce qu’il saurait tout, parce qu’il serait arrivé à la maîtrise totale de son domaine de compétences. Ce serait évidemment très persuasif, mais il n’est pas de notre nature d’arriver à la perfection. La confiance ne peut exister que dans une relation réciproquement sincère. Personne n’atteint définitivement le but ultime, chacun étant en route et n’ayant qu’une maîtrise partielle de ce qu’il enseigne. Quelle meilleure preuve de sincérité, quel meilleur aveu de ses lacunes, que d’être soi-même encore ouvertement en processus de formation alors que l’on a la charge de la formation d’élèves ? Au-delà des cursus des institutions et des stages ponctuels, la formation continue peut passer par des échanges avec des collègues, des journées de colloque par exemple, la fréquentation de concerts ou l’écoute d’enregistrements, la pratique musicale collective… Quelle que soit la forme qu’elle prend, se sentir en formation est avant tout un état d’esprit à cultiver, sans cesse.

Un élève qui sent son professeur en mouvement et en recherche ne doutera ni de la pertinence ni de la sincérité de ses conseils. Ils sonneront vrais, car ils seront vivants, pleins d’une vérité qui ne se veut pas définitive. Et il acceptera alors librement de lui céder l’une des choses les plus importantes du processus pédagogique : l’autorité. Pour conclure, rappelons qu’avoir l’autorité, c’est avoir le droit de décider à la place d’un autre ce qu’il est bon de faire pour lui-même. Et dans notre monde d’aujourd’hui, c’est un cadeau dont il faut bien mesurer la valeur et auquel il faut faire grand honneur !

 

Article rédigé pour la journée « l’enseignement de l’orgue aux enfants », organisée par l’Association des Organistes Romands, le 25 mars 2017 à Genève.

Au sujet de l'auteur

Benjamin Righetti

Benjamin Righetti est un musicien suisse, organiste titulaire de Saint-François et professeur d'orgue au Conservatoire et à la Haute École de Musique de Lausanne. Il poursuit parallèlement à ceci une activité régulière de concerts dans le monde entier (plus de 600 à ce jour) et d'enregistrements (disques, radio-tv, web). Amoureux tant des montagnes que des lacs de son petit pays, il tente de concilier ses nombreuses activités avec rigueur et joie.

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